Antonio Gramsci

Capture

© Photo Bianchetti. Leemage

Je hais le nouvel an

Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc. Continuer la lecture de Antonio Gramsci

Simone Weil

Simone Weil

Votre lettre m’a effrayée. Si vous persistez à avoir pour principal objectif de connaître toutes les sensations possibles – car, comme état d’esprit passager, c’est normal à votre âge – vous n’irez pas loin. J’aimais bien mieux quand vous disiez aspirer à prendre contact avec la vie réelle. Vous croyez peut-être que c’est la même chose ; en fait, c’est juste le contraire. Il y a des gens qui n’ont vécu que de sensations pour les sensations ; André Gide en est un exemple. Ils sont en réalité les dupes de la vie, et, comme ils le sentent confusément, ils tombent toujours dans une profonde tristesse ou il ne leur reste d’autre ressource que de s’étourdir en se mentant misérablement à eux-mêmes. Car la réalité de la vie, ce n’est pas la sensation, c’est l’activité – j’entends l’activité et dans la pensée et dans l’action. Ceux qui vivent de sensations ne sont, matériellement et moralement, que des parasites par rapport aux hommes travailleurs et créateurs, qui seuls sont des hommes. J’ajoute que ces derniers, qui ne recherchent pas les sensations, en reçoivent néanmoins de bien plus vives, plus profondes, moins artificielles et plus vraies que ceux qui les recherchent. Enfin la recherche de la sensation implique un égoïsme qui me fait horreur, en ce qui me concerne. Elle n’empêche évidemment pas d’aimer, mais elle amène à considérer les êtres aimés comme de simples occasions de jouir ou de souffrir, et à oublier complètement qu’ils existent par eux-mêmes. On vit au milieu de fantômes. On rêve au lieu de vivre. Continuer la lecture de Simone Weil

Marguerite Yourcenar

« En présence de cette humanité sentie plus que jamais comme précaire, en présence même de ce monde animal et végétal dont nous accélérons la perte, il semble que l’émotion et la dévotion de Caillois se refusent ; il cherche une substance plus durable, un objet plus pur.

Continuer la lecture de Marguerite Yourcenar

Roger Caillois. 2

« La vision que l’œil enregistre est toujours pauvre et incertaine. L’imagination l’enrichit et la complète, avec les trésors du souvenir, du savoir, avec tout ce que laissent à sa discrétion l’expérience, la culture et l’histoire, sans compter ce que, d’elle-même, au besoin, elle invente ou elle rêve. Aussi n’est-elle jamais à court pour rendre foisonnante et despotique jusqu’à une presque absence. »

L’Écriture des pierres, Roger Caillois, Skira-Flammarion, Collection Champs, 1981 (page 91)

Roger Caillois. 1

« L’extrême diversité des agates entraîne qu’elles présentent une multitude d’images, qui presque toutes, d’ailleurs, demeurent imprécises et ambiguës comme figures de nuées. Il faut, pour les arrêter, que l’imagination y mette du sien et qu’elle se tienne au simulacre qu’elle a choisi de déchiffrer. En outre, les dessins dépendent des espèces. On retrouve des motifs analogues sur les agates de même provenance, au point qu’un amateur expérimenté pourrait déduire celle-ci de la topographie des veines, des taches, des poches, des strates, révélée par la coupe et le polissage de l’échantillon envisagé. Continuer la lecture de Roger Caillois. 1

Marcel Proust. 8

Freepix« Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. À un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l’incertitude même qui me faisait me poser la question était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d’un petit bois noir, je vis des nuages échancrés dont le doux duvet était d’un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a assimilé ou le pastel sur lequel l’a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu’au contraire cette couleur n’était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie. Continuer la lecture de Marcel Proust. 8

Le « creux intérieur » d’Esther

Bouleversée par les mots d’Esther Luette, je partage !

« Tu me fatigues »

Penchée sur la table à repasser, j’essuie d’une main distraite la vapeur qui me monte au visage, dans un geste las, maintes et maintes fois esquissé par d’antiques lignées de lavandières avant moi.

Cessez-le feu d’un dimanche ordinaire. Assignée à résidence dans l’étroit périmètre de la planche, bercée par les va et vient réguliers du fer, je ne perçois plus que vaguement les trajectoires erratiques des uns et des autres dans la pièce, trop absorbée par l’Everest de linge hebdomadaire.

De temps à autre, le chuintement régulier de la vapeur signale discrètement ma présence. J’apprécie le – trop rare – incognito que procure l’immobilité au cœur du fourmillement ambiant. Faire soudain partie des meubles auquel nul ne prête attention me délivre alors des sollicitations incessantes de tout microcosme familial. Pour autant, si pesante que cette domestication puisse parfois s’avérer, j’ai toujours aimé repasser. »

La suite, sur le blog d’Esther Luette, Journal sous la surface