Claude Roy. 2

« (…) il est infiniment rare (…) qu’un homme vaille mieux que son œuvre, j’entends si celle-ci a vraiment une valeur artistique, une qualité littéraire.
Le monde serait simple, et peut-être ennuyeux, si les hommes de génie avaient du génie tous les jours, si les héros étaient des héros vingt-quatre heures sur vingt-quatre, si l’esprit n’avait pas ses contradictions, et le cœur ses intermittences, si le soleil ne portait pas d’ombres, si les êtres étaient tout d’une pièce, dans la grandeur comme dans la faiblesse, dans le bien comme dans le mal. Le monde serait simple si nous pouvions vivre en face de nos contemporains comme nous vivons à distance d’Eschyle, de Shakespeare et même de  Victor Hugo – à distance, et tellement plus près d’eux, parfois, que de ceux-là qui nous entourent et coexistent avec nous dans cette promiscuité qui s’appelle la vie ».

Défense de la littérature, Claude Roy, 1968

Guy de Maupassant. 1

« Que de fois j’ai remarqué l’influence des appartements sur le caractère et sur l’esprit ! Il y a des pièces où on se sent toujours bête ; d’autres, au contraire, où on se sent toujours verveux. Les unes attristent, bien que claires, blanches et dorées ; d’autres égayent, bien que tenturées d’étoffes calmes. Notre œil, comme notre cœur, a ses haines et ses tendresses, dont souvent il ne nous fait point part, et qu’il impose secrètement, furtivement, à notre humeur. L’harmonie des meubles, des murs, le style d’un ensemble agissent instantanément sur notre nature intellectuelle comme l’air des bois, de la mer ou de la montagne modifie notre nature physique. »

Un portrait dans L’Inutile Beauté et autres nouvelles, Guy de Maupassant, 1890

Fernando Pessoa. 1

« La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. La présence d’autrui dévie mes pensées ; je rêve cette présence avec une distraction d’un type spécial, que toute mon attention analytique ne parvient pas à définir (…).

Oui, parler avec les gens me donne envie de dormir. Seuls mes amis imaginaires, appartenant à un monde spectral, seuls les entretiens se déroulant en rêve possèdent pour moi une réalité véritable et un juste relief, et l’esprit se trouve aussi présent en eux qu’une image dans un miroir.

Continuer la lecture de Fernando Pessoa. 1

Thomas Mann

Mort à Venise, Luchino Visconti

« Rien n’est plus singulier ni plus embarrassant que les rapports de gens qui ne se connaissent que de vue, se rencontrent et s’observent à toute heure du jour et se voient néanmoins forcés, par les conventions ou leur propre caprice, de se croiser sans un mot, sans un salut, et d’affecter une indifférence lointaine. Il règne entre eux une curiosité fiévreuse et surexcitée, un besoin de connaissance et d’échange irrité d’être insatisfait et anormalement refoulé, et surtout une sorte de respect attentif. Car l’homme aime et honore l’homme aussi longtemps qu’il n’est pas en mesure de le juger, et il y a toujours un peu d’ignorance à la source du désir. »

La Mort à Venise, Thomas Mann, 1912 (Traduction de l’allemand par Philippe Jaccottet, Editions La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 1994)

Claude Roy. 1

« L’Ecclésiaste et Tolstoï ont beau nous dire que la terre est une vallée de larmes, ils le disent avec une énergie et une autorité vitale qui nous rendent énergiques et vivants. Pascal dit avec tant de force que l’homme est un roseau, qu’on sort de chez lui content comme un chêne. La Rochefoucauld et Chamfort démontrent que l’homme est méchant avec tant d’intrépidité qu’on revient de chez eux presque bon, et certainement allégé. Qu’une œuvre agisse par la persuasion ou la révulsion, que ce soit Tchékhov qui nous persuade par son exemple et sa voix d’être bienveillants, ou le marquis de Sade dont la fureur logique, en autorisant tout, nous oblige, quand on a suivi la rigueur de ses raisonnements, à réinventer une morale et à nous interdire beaucoup de ce qu’il autorisait, la littérature est toujours, même quand les écrivains expliquent comment ils se sentent mal ou pourquoi il faut se sentir mal, une façon de se sentir mieux. Une façon, aussi, de sentir mieux« .

Défense de la littérature, Claude Roy, 1968, Gallimard, collection Idées