Guy de Maupassant. 2

« D’où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et notre confiance en détresse ? On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je m’éveille plein de gaieté, avec des envies de chanter dans la gorge. – Pourquoi ? – Je descends le long de l’eau ; et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi. – Pourquoi ? – Est-ce un frisson de froid qui, frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme ? Continuer la lecture de Guy de Maupassant. 2

Marcel Proust. 2

« Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l’avait heurté, suivi d’une ample chute légère comme de grains de sable qu’on eût laissés tomber d’une fenêtre au-dessus, puis la chute s’étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle : c’était la pluie. »

A la Recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, Marcel Proust, Grasset, 1913
(extrait de l’édition Folio Classique, page 100)

Marcel Proust. 1

Marcel Proust (Babelio)

« Chacune de nos actions, de nos paroles, de nos attitudes est séparée du « monde », des gens qui ne l’ont pas directement perçue, par un milieu dont la perméabilité varie à l’infini et nous reste inconnue ; ayant appris par l’expérience que tel propos important que nous avions souhaité vivement être propagé (…) s’est trouvé, souvent à cause de notre désir même, immédiatement mis sous le boisseau, combien à plus forte raison étions-nous éloigné de croire que telle parole minuscule, oubliée de nous-mêmes, voire jamais prononcée par nous et formée en route par l’imparfaite réfraction d’une parole différente, serait transportée, sans que jamais sa marche s’arrêtât, à des distances infinies (…) et allât divertir à nos dépens le festin des dieux.   Continuer la lecture de Marcel Proust. 1

Louise Nevelson

« Je crois sincèrement que sons et couleurs sont de grands guérisseurs. Vous ai-je déjà raconté mon expérience des Kimonos Nô, Diana ? (…). Je n’habitais pas très loin du musée Metropolitan (…). Un jour donc, j’y suis allée à pied, je suis entrée. Ils avaient une exposition de kimonos Nô. Je dois vous dire qu’il y a en nous, certaines choses qui trouvent leur parallèle dans le monde extérieur, bon, donc, ces kimonos… chacun d’eux était en lui-même un univers complet. Je peux vous dire exactement où ils étaient. L’exposition était sur le côté sud du balcon, les mannequins n’avaient pas de tête, je suis montée à l’étage et je les ai regardés. Ensuite, j’ai regardé le tissu. Continuer la lecture de Louise Nevelson

Jean Renoir

« Voulez-vous me dire où est l’importance, par exemple, d’Homère : parce que, entre nous, personne n’a lu Homère ; supposons que, dans cette cour, nous soyons six mille individus et que nous posions la question : l’un de vous a-t-il lu Homère ? Si les gens sont sincères, ils diront non ; néanmoins, Homère est très important. Il se produit une chose assez curieuse avec l’œuvre d’art, c’est que celle-ci dépasse son existence ; je ne sais pas pourquoi mais c’est un fait : c’est une influence indirecte. Remarquez, soyons francs, prenons n’importe quelle grande œuvre d’art, prenons les meilleurs tableaux du Louvre ; combien de français les ont-ils vus ?

Continuer la lecture de Jean Renoir

Claude Roy. 2

« (…) il est infiniment rare (…) qu’un homme vaille mieux que son œuvre, j’entends si celle-ci a vraiment une valeur artistique, une qualité littéraire.
Le monde serait simple, et peut-être ennuyeux, si les hommes de génie avaient du génie tous les jours, si les héros étaient des héros vingt-quatre heures sur vingt-quatre, si l’esprit n’avait pas ses contradictions, et le cœur ses intermittences, si le soleil ne portait pas d’ombres, si les êtres étaient tout d’une pièce, dans la grandeur comme dans la faiblesse, dans le bien comme dans le mal. Le monde serait simple si nous pouvions vivre en face de nos contemporains comme nous vivons à distance d’Eschyle, de Shakespeare et même de  Victor Hugo – à distance, et tellement plus près d’eux, parfois, que de ceux-là qui nous entourent et coexistent avec nous dans cette promiscuité qui s’appelle la vie ».

Défense de la littérature, Claude Roy, 1968

Guy de Maupassant. 1

« Que de fois j’ai remarqué l’influence des appartements sur le caractère et sur l’esprit ! Il y a des pièces où on se sent toujours bête ; d’autres, au contraire, où on se sent toujours verveux. Les unes attristent, bien que claires, blanches et dorées ; d’autres égayent, bien que tenturées d’étoffes calmes. Notre œil, comme notre cœur, a ses haines et ses tendresses, dont souvent il ne nous fait point part, et qu’il impose secrètement, furtivement, à notre humeur. L’harmonie des meubles, des murs, le style d’un ensemble agissent instantanément sur notre nature intellectuelle comme l’air des bois, de la mer ou de la montagne modifie notre nature physique. »

Un portrait dans L’Inutile Beauté et autres nouvelles, Guy de Maupassant, 1890

Fernando Pessoa. 1

« La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. La présence d’autrui dévie mes pensées ; je rêve cette présence avec une distraction d’un type spécial, que toute mon attention analytique ne parvient pas à définir (…).

Oui, parler avec les gens me donne envie de dormir. Seuls mes amis imaginaires, appartenant à un monde spectral, seuls les entretiens se déroulant en rêve possèdent pour moi une réalité véritable et un juste relief, et l’esprit se trouve aussi présent en eux qu’une image dans un miroir.

Continuer la lecture de Fernando Pessoa. 1

Thomas Mann

Mort à Venise, Luchino Visconti

« Rien n’est plus singulier ni plus embarrassant que les rapports de gens qui ne se connaissent que de vue, se rencontrent et s’observent à toute heure du jour et se voient néanmoins forcés, par les conventions ou leur propre caprice, de se croiser sans un mot, sans un salut, et d’affecter une indifférence lointaine. Il règne entre eux une curiosité fiévreuse et surexcitée, un besoin de connaissance et d’échange irrité d’être insatisfait et anormalement refoulé, et surtout une sorte de respect attentif. Car l’homme aime et honore l’homme aussi longtemps qu’il n’est pas en mesure de le juger, et il y a toujours un peu d’ignorance à la source du désir. »

La Mort à Venise, Thomas Mann, 1912 (Traduction de l’allemand par Philippe Jaccottet, Editions La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 1994)