Thomas Mann

Mort à Venise, Luchino Visconti

« Rien n’est plus singulier ni plus embarrassant que les rapports de gens qui ne se connaissent que de vue, se rencontrent et s’observent à toute heure du jour et se voient néanmoins forcés, par les conventions ou leur propre caprice, de se croiser sans un mot, sans un salut, et d’affecter une indifférence lointaine. Il règne entre eux une curiosité fiévreuse et surexcitée, un besoin de connaissance et d’échange irrité d’être insatisfait et anormalement refoulé, et surtout une sorte de respect attentif. Car l’homme aime et honore l’homme aussi longtemps qu’il n’est pas en mesure de le juger, et il y a toujours un peu d’ignorance à la source du désir. »

La Mort à Venise, Thomas Mann, 1912 (Traduction de l’allemand par Philippe Jaccottet, Editions La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 1994)

Claude Roy. 1

« L’Ecclésiaste et Tolstoï ont beau nous dire que la terre est une vallée de larmes, ils le disent avec une énergie et une autorité vitale qui nous rendent énergiques et vivants. Pascal dit avec tant de force que l’homme est un roseau, qu’on sort de chez lui content comme un chêne. La Rochefoucauld et Chamfort démontrent que l’homme est méchant avec tant d’intrépidité qu’on revient de chez eux presque bon, et certainement allégé. Qu’une œuvre agisse par la persuasion ou la révulsion, que ce soit Tchékhov qui nous persuade par son exemple et sa voix d’être bienveillants, ou le marquis de Sade dont la fureur logique, en autorisant tout, nous oblige, quand on a suivi la rigueur de ses raisonnements, à réinventer une morale et à nous interdire beaucoup de ce qu’il autorisait, la littérature est toujours, même quand les écrivains expliquent comment ils se sentent mal ou pourquoi il faut se sentir mal, une façon de se sentir mieux. Une façon, aussi, de sentir mieux« .

Défense de la littérature, Claude Roy, 1968, Gallimard, collection Idées